ADNC - Association des Diététiciens et Nutritionnistes Critiques

Entretien avec Mélissa Mialon, ingénieure agroalimentaire et actuellement thésarde en santé en Australie. (10 septembre 2013)


 

ADNC : Qu'est-ce qui vous a amené à entreprendre des études d'ingénieur agroalimentaire?


Mélissa Mialon : Après ma Licence en Biologie, j’ai choisi de rejoindre une école d’ingénieur. J’ai commencé cette formation dans l’agroalimentaire sans a priori. J'ai constaté dès la première année le manque de questionnement sur l’éthique par rapport à ce que nous apprenions à fabriquer.

Je suis ensuite partie en Erasmus en deuxième année, en Irlande. Là j'ai expérimenté une approche de la formation assez différente : les sciences de l'aliment étaient séparées de la nutrition, notamment. Quand nous apprenions les recommandations nutritionnelles, il y avait alors un certain détachement des intérêts économiques. La formation a donc été beaucoup plus neutre vis-à-vis des produits industriels. J’ai eu un enseignant qui a été très inspirant, et qui nous racontait que pour lui, le pire, ce n’est pas les enfants qu’il a vu mourir de faim en Afrique, mais les enfants qui meurent de faim en Asie juste à côté des enfants obèses. J’ai alors commencé à être attirée par le côté politique de l’alimentation.

En troisième année, de retour dans mon école d’ingénieur, j'ai effectué une spécialisation en santé publique, plus en lien avec mes préoccupations personnelles. Cette spécialisation est évidemment adaptée au monde industriel et l’idée globale est de savoir comment continuer à vendre tout en prenant en compte les problèmes d'obésité et de cancer, d’un point de vue marketing. Cependant, nous avons eu la chance d’avoir plusieurs intervenants académiques qui nous ont passé des messages très clairs, par exemple sur la consommation d’alcool (pour le vin, certes il existe le paradoxe français pour les maladies cardiovasculaires, mais l’alcool, sous toutes ses formes, est cancérigène) ou encore les laits infantiles (cet intervenant a surtout insisté sur le fait que le lait maternel est tout ce qu’il y a de meilleur, alors qu’il ne faut pas oublier qu’il s’adressait à de futurs industriels).

Mais même pendant cette dernière année, l'humain passait au second plan...


ADNC : Comment s'est poursuivi votre cursus?


Mélissa Mialon : Tout d'abord, je dois dire que certains de mes professeurs en France n'ont pas été enchantés de l'ouverture d'esprit que j'avais pu connaître en Irlande.

J'ai réalisé mon stage de fin d’études dans l'association Action Contre la Faim (ACF), là encore contre l'avis de mes enseignants qui nous poussaient à rejoindre l'industrie. J'ai finalement été diplômée en septembre 2012. Mon stage n’a fait que renforcer mes convictions par rapport au système alimentaire.

J’ai ensuite eu l’opportunité de faire un stage de jeune diplômée à l'ONU, à l’UNSCN, en charge des politiques alimentaires et nutritionnelles. Il s'agissait de faire en sorte que les différents organismes internationaux comme la FAO, l'UNICEF ou l'OMS, aient les mêmes objectifs et le même discours en matière d’alimentation et de nutrition.

Là encore, j’ai pu voir à quel point l’industrie s’infiltre dans les décisions de santé, par exemple lors de discussions sur l’alcool ou sur la consommation de viande.

Ce stage m’a donné l’envie d’aller plus loin dans la lutte contre la malnutrition, que ce soit la faim ou l’obésité. J’ai contacté plusieurs équipes de chercheurs, dont cette équipe en Australie. Je réalise actuellement mon doctorat dans le domaine de la santé au Centre Collaboratif de l’OMS pour la prévention de l’obésité.

Ma thèse vise à créer un outil qui permettra de comprendre les tactiques employées par l’industrie agroalimentaire qui vont à l’encontre de la santé (obésité, cancers, diabète, etc.). Cela fait partie d’un projet international.


ADNC : Vous semblez avoir eu une trajectoire atypique dans vos études, est-ce que cela a pu présenter des difficultés particulières pour vous?


Mélissa Mialon : C’est vrai que n'est pas toujours évident d'avoir le sentiment d'être à contre-courant dans sa formation. Heureusement j'ai eu le soutien de mon mari qui a suivi la même formation que moi. Lui aussi est très engagé, plutôt du côté consommateur, en militant pour les produits Bio, non raffinés, et pour tout ce qui est bon à la santé.

Peu de soutien des enseignants par contre. La plupart d'entre eux souhaitaient que nous puissions travailler pour un grand groupe industriel. Un de mes enseignants a même été ironique sur ma future carrière, quand j'ai décidé de faire mon stage à ACF, comme si je n'allais pas avoir d'avenir. Personnellement, au contraire, je suis très heureuse des choix que j’ai faits.


ADNC : Y a-t-il eu d'autres étudiants qui se sont engagées dans des voies similaires à la vôtre?


Mélissa Mialon : Plusieurs étudiants, dont certains amis, connaissent mon parcours et mes idées par rapport au milieu professionnel que nous fréquentions. Durant la dernière année de notre cursus, avec 5 collègues, nous sommes partis faire du bénévolat en Inde, dans un bidonville. Le projet a été en partie financé par mon école, ce qui montre qu’il existe quand même une certaine sensibilité pour la solidarité internationale. Mon école a fusionné récemment avec une école d’agronomie, et certaines personnes dans cette branche sont clairement favorables à des systèmes alimentaires parallèles (Agriculture Bio, Agro-écologie, etc).

Une amie a fait le choix de partir faire du volontariat pendant une année, une autre amie envisage de travailler dans la santé. Mais ce n'est pas toujours facile, il y a dans ce milieu beaucoup de résistance au changement, et j'ai moi-même connu des moments de doute quant à ma capacité à continuer dans cette filière. L’alimentation simple ne rapporte pas, tout est monopolisé par quelques gros groupes agroalimentaires, il y a donc peu d’emplois dans le domaine pour le moment. Travailler dans une entreprise reste le débouché le plus conventionnel et le plus simple, avec des salaires qui peuvent être de 3000 euros par mois dès la première embauche...


ADNC : Quels sont vos projets aujourd'hui?


Mélissa Mialon : Outre la thèse, nous alimentons avec mon mari un blog basé sur notre regard du monde de l'agroalimentaire, à partir de nos expériences mutuelles et de notre formation, l'ensemble de ce que nous avons écrit est consultable à l'adresse suivante (n’hésitez pas à vous abonner pour suivre notre actualité) :

http://toussurlamemeplanete.overblog.com/

Suite à ma thèse et certainement quelques années en recherche, j’aimerais travailler pour une organisation nationale ou internationale, dans le but de concilier alimentation et santé pour tous.





Entretien avec Christian Rémésy, ex-directeur de recherche à l’INRA,


ADNC : Vous avez animé l'université d'été de nutrition pendant plus de dix ans, et on vous a récemment demandé de ne plus le faire, peut-on en connaître les raisons?

 

Christian Rémésy : Depuis le début, j'ai souhaité donner à cette université
d'été de nutrition une orientation qui plaçait la nutrition dans la
thématique de l'alimentation durable. Il s'agissait de réunir des
connaissances fondamentales qui faisaient le lien entre santé,
alimentation et environnement, selon une approche globale, ce qui ne se
fait pratiquement nulle part ailleurs en France. L'idée était de sortir
du discours dominant en nutrition qui se focalise sur les nutriments, et de
réunir des informations pertinentes pour faire évoluer le système
alimentaire à partir d'une vue d'ensemble. Le Centre de Recherche en
Nutrition Humaine (CNRH) d'Auvergne qui a repris la gestion de
l'université d'été de nutrition, lorsque je suis parti à la retraite,
fonctionne de manière conventionnelle avec le soutien de l'industrie
agroalimentaire. La recherche dans ce domaine comme dans bien d’autres
secteurs est associée de plus en plus aux acteurs privés pour son
financement et ses finalités (ce sont les fameux partenariats
publics-privés (PPP) aujourd'hui assez décriés dans le domaine
académique) et donc avec l'industrie agroalimentaire pour ce qui nous
concerne. Or le CRNH a fait le constat qu'il y avait de moins en moins
d'acteurs de l'industrie agroalimentaire qui venaient assister à
l'université d'été, de peur selon eux d'y être critiqués.
L’orientation « alimentation durable » a fini par leur déplaire,
et ils m'ont récemment envoyé un e-mail me faisant part de leur décision
de reprendre la main sur l'université d'été de nutrition et en me
demandant donc de ne plus l'animer. 

 

ADNC : Observe-t-on déjà une nouvelle orientation dans la programmation de l'université d'été de cette année qui fait suite à cette décision? 

 

Christrian Rémésy : Oui, une journée entière sur les trois que comporte l'université d'été va
porter sur les apports de la recherche en nutrition pour l'industrie et à
ses attentes dans le domaine. Une autre journée va porter sur le rapport
entre nutrition et sport, ce qui s'éloigne aussi de l'orientation qui
était la mienne, et la dernière concernera l’importance et le rôle du
microbiote. Globalement l'université d'été de nutrition est en passe de
perdre sa singularité en ressemblant aux autres rencontres de nutrition que
l'on peut trouver en France, et sûrement aussi son indépendance.
L'université d'été de nutrition est en train d'être normalisée en
quelque sorte...




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